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28/07/2010

Un si doux mensonge

L'enfance difficile à vivre dont je parlais pour le roman de Erling Jepsen m'a déjà inspiré quelques textes. Je vous livre ici mon préféré, intitulé Un si doux mensonge,  je l'ai lu le 12 juin 2010 lors d'une soirée de lecture de textes écrits par un groupe d'écrivants dont je fais partie, Spirelli.

 

 

Les gouttes de pluie perlaient sur la vitre comme autant de larmes. Elle regardait avec difficulté à travers ce brouillard, espérant qu’on viendrait la chercher. Mais de l’autre côté de la vitre, la rue était désespérément vide. Ou du moins sa mère n’y était pas.

Elle avait pourtant dit : « tu verras, l’école, ça fait un peu peur au début parce qu’on ne connaît personne. Mais très vite on se fait des amis, très vite on a envie d’y retourner pour les retrouver. Tu verras. » Elle avait fait confiance à sa mère qui jamais ne l’avait déçue.

Sa mère c’était son univers, son port d’attache, sa référence absolue. Elle aimait tant sa voix, elle aimait tant son rire quand elle faisait le pitre. Elle aimait tant son parfum de femme élégante. Sa mère était la plus belle et la plus gentille du monde. C’était comme ça. Sauf que, cette fois, sa mère n’avait pas dit la vérité. Elle lui avait menti. Oui. Car Lucie n’avait pas trouvé les enfants gentils, elle n’avait pas retrouvé des femmes au cœur tendre comme celui de sa mère. Elle avait découvert, trois jours plus tôt, un univers hostile et méchant. Un univers où rien n’est doux. Ni les enfants, ni les adultes, ni même les meubles, les portes et les fenêtres. Il n’y avait dans cet endroit que laideur et cruauté à ses yeux. Sa mère lui avait même dit « c’est le début, tu vas t’habituer, je te le promets », alors elle avait espéré, mais deux jours plus tard, le début ne faisait place à rien d’autre qu’à l’envie d’une fin proche. De s’enfuir, de ne plus jamais remettre les pieds là où on vous pousse, on vous bouscule, on vous écrase.

En trois jours, elle avait entendu plus de méchancetés qu’en toute sa vie entière. Une vie toute petite de 6 années à peine, mais toute une vie quand même. Elle essayait bien de se défendre, de répondre quelque chose, de ne pas se laisser faire, mais à chaque fois les moqueries augmentaient. Impuissante, elle se rendait auprès de la maîtresse de classe qui la renvoyait d’un « débrouille-toi » à l’effet de gifle. Alors, elle partait pleurer dans un coin et ses larmes déclenchaient une nouvelle salve de mots qui faisaient si mal qu’elle avait envie de voir ce que c’était quand on était mort. Elle écrasait alors une coccinelle ou une fourmi pour lui demander, après, comment c’était. Elle s’était inventé des amis et leur parlait parfois jusqu’à ce qu’un enfant crie à la folle. Cela avait duré trois jours. Cela avait duré une éternité. Il était grand temps de retourner près des étoiles que sa maman allumait pour elle, toute seule. Sa maman au moins la trouvait belle.

De ses yeux dont un regardait le ciel et l’autre la terre, sa mère disait qu’ils étaient faits pour observer le monde, sans oublier personne. Et qu’il n’y avait qu’elle à avoir ce regard aussi entier sur l’univers.

De son poids qui était celui de deux enfants de son âge, sa mère disait qu’il servait à garder son cœur bien au chaud pour faire d’elle la plus gentille des petites filles. Car un cœur froid, rajoutait-elle souvent, c’est bien le pire que l’on peut avoir. Le tien est bien chaud, bien doux et bien beau. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Mais une fois arrivée à l’école, tout devint bien différent. Elle était précipitée là dans une autre dimension. Dans un autre monde. Et elle chavirait. Car ici, personne ne lui parlait de son cœur tendre et de ses yeux bienveillants. On lui crachait au visage, la traitant de sorcière ou de grosse vache bigleuse. On lui prenait son repas pour la faire maigrir et on lui enlevait ses lunettes pour qu’elle vacille ce qui, invariablement, provoquait le rire.

Sa maman lui avait donc menti. C’était peut-être ça le pire. Maman avait dit que le monde était beau et les gens gentils. Ce n’était pas vrai. Elle avait dit aussi qu’elle était belle et avait un cœur tendre. Ce n’était donc pas vrai non plus ? S’ils avaient raison tous ces Renaud, Maxime, Virginie et Ophélie ? Pourtant elle regardait, à s’en faire mal aux yeux, à travers la vitre, guettant l’arrivée de sa mère. Elle espérait toujours qu’elle arrive bien à l’heure, afin d’éviter les enfants des autres classes qui ne manquaient pas de la dévisager, de crier, aux autres « eh, t’as vu ce machin ? Quelle horreur ! » Si sa mère était là, elle était sauvée.

L’heure avançait et sa mère n’apparaissait pas. La sonnette retentit de même que les « allez la grosse, va rejoindre ta môman ». Mais elle n’était pas là et les larmes jaillirent. Alors, la voix d’un grand, un de sixième sans doute, lança un assassin : « la nature t’a pas gâtée et maintenant maman t’abandonne ? ». C’était donc peut-être ça la vérité au fond. S’il avait raison ? Si sa mère ne venait pas la chercher ? Si elle avait honte d’elle ? Ils savent sûrement, ils savent sûrement mieux que moi, pensait-elle. Car ils sont du bon côté du monde. Quand on est beau et intelligent comme ça, on façonne, on dirige, on fait le monde comme on veut qu’il soit. C’est tout. Sa maman n’était pas là, parce qu’elle aussi était du bon côté du monde. Sa maman ne viendrait plus. Sa maman avait dû décider de se défaire de ce fardeau qu’elle traînait depuis 6 ans. Elle avait eu envie, c’est sûr, de rejoindre le camp des forts et des beaux. Cette idée, déjà cette certitude, lui donna le vertige. Alors, pour rejoindre les fourmis et les coccinelles, elle traversa les larmes qui coulaient sur la vitre.

Depuis ce jour où elle était arrivée en retard à l’école à cause d’un bête accident, la mère de Lucie restait devant les fenêtres à chercher à percer leur mystère. Elle fumait cigarette sur cigarette, avalait remord sur remord, regret sur regret. Enfin toutes ces choses qui flottent si bien dans un verre de vin. Mais sa fille ne retraversait pas la vitre. Tout ce qu’elle voyait, parfois, c’était une coccinelle ou un chat tentant d’attraper la fumée, comme elle essayait d’attraper le fil de cette histoire.

Chaque jour elle en tissait une autre. Elle imaginait souvent qu’elle était arrivée à temps, qu’elle n’avait pas glissé sur la chaussée en freinant et qu’elle n’avait jamais dû perdre hui minutes cinquante sept à remplir un constat.

A chaque nouveau craquement d’allumette, elle retranchait de l’histoire huit minutes cinquante sept. De chaque cigarette, elle faisait une baguette magique ou un fouet. Et l’histoire se trouvait, selon les cas, une autre issue. Alternativement elle était donc encore la mère de Lucie ou simplement une femme perdue, cherchant dans les volutes de fumée une vérité impossible, un dénouement improbable. Jour après jour, elle accrochait ses pensées à des ronds de fumée bleue qui parfois lui disait toute la paix qu’il y a à n’être qu’éphémère et léger. A n’être rien, au fond, qu’un rond de fumée bleue suspendu jusqu’à disparaître. C’était la seule version de l’histoire qui l’apaisait un peu. Mais les 1001 autres lui revenaient comme d’obsédants refrains. Des refrains qui parlaient des larmes sur les vitres d’une école de banlieue…

24/07/2010

Les névroses familiales vues par un enfant de onze ans

titre_93.gifVoici un roman un peu à part (dans une maison d'édition un peu à part aussi) qui se passe au Danemark fin des années soixante. Le narrateur a onze ans et nous parle un peu comme Toto le Héros le faisait dans le film de Jaco Van Dormael. Des mots simples, une vérité passée au filtre de l'innocence et de la certitude que "papa à raison, papa doit savoir, papa dit vrai." Et ce petit garçon ouvre avec difficulté les yeux sur ce qui se déroule devant lui. Et pourtant, lorsqu''il va agir, vouloir écouter son intuition, il est dans le vrai et donne au roman un nouveau rythme qui lui manque un peu dans un premier temps. Tout tourne d'abord autour de ce père épicier malmené par les grandes surfaces qui apparaissent, malmené par sa rigidité de pensée et par d'autres tares impossibles à dévoiler ici. Son seul salut pour attirer l'attention à lui - et donc les clients au magasin - c'est de faire une oraison funèbre, ce pour quoi il est, visiblement, assez doué. Et comme cela semble lui réussir socialement, notre narrateur et sa soeur pensent que les morts peuvent leur faire du bien... Il faut dire que la soeur n'a plus peur de grand-chose. C'est elle d'ailleurs qui offrira au narrateur une raison de s'exprimer et d'agir selon son ressenti à lui et plus à travers la pensée du père.

Comme je le disais, ce roman est un peu lent à démarrer et, si l'on n'est pas dérangé par cette écriture qui se veut être celle d'un enfant, on découvrira un beau roman avec des pointes d'humour, l'amour et l'admiration d'un fils pour son père, les terribles névroses familiales, les terribles silences (de la mère, pour rester à sa place), l'importance des apparences, les préjugés... ou encore la difficulté, parfois, d'être un enfant face à des adultes aussi imparfaits.

 

21/07/2010

Le temps de la douceur et du partage

9782746504530.gifJ'ai un peu tardé à le lire et ma lecture ne rebondit dès plus si bien sur l'actualité. Et pourtant, la lecture n'est pas inutile même si elle enfonce une porte ouverte auprès d'une convaincue que je suis de l'obligation que nous avons de mettre fin à la hiérarchie qui retient l'information (un vol), d'intégrer à toutes nos réflexions ce que Michel Serres appelle la Biogée, c'est-à-dire le monde que nous avons traité comme un objet et qui maintenant est devenu sujet. Notre intelligence doit donc muter de la vonlonté de dominer à celle de partager en tenant compte, dans chaque décision, des poissons, de l'air, de l'eau. Nous devons donc entrer dans un jeu à trois et plus à deux ! Ne plus dissocier l'homme du monde. Car après avoir nié le monde et mis en place une société sans monde, il fait entendre sa voix (fonte des glaces, ouragans...) Nous entrons donc dans un nouveau triangle que Michel Serres nomme Sciences-Société-Biogée. Pour que nos politiques cessent d'être désuètes, elles doivent tenir compte de cette Biogée, de ce monde qui n'est pas un objet passif mais est aujourd'hui déterminant ! Et pour que les savants puissent parler au nom de la Biogée, il faut qu'ils prêtent serment pour ne pas être inféodés aux pouvoirs militaire, religieux ou économique.

Le partage et la douceur dont nous parle Michel Serres rappelle la "Société de la Connaissance" de Marc Luyckx Ghisi (Editions Romaines) qui lui aussi parle de mettre fin à notre organisation patriarcale pour travailler davantage en réseau, en partageant l'information afin d'avancer dans le bon sens.

Bref, pour l'un comme pour l'autre, notre capacité à rebondir se situe dans notre intelligence et une vision plus féminine des choses et du monde. Malheureusement, tout le monde n'est pas prêt à l'entendre encore. Ce(s) livre(s) est(sont) donc à mettre entre de nombreuses mains encore !