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22/08/2010

Les désaccords du piano

 

Je vous livre ici un texte écrit pour un concours (et classé 5e) qui fonctionnait avec contraintes reçues à 19 h pour une remise du texte à 7 h.

 

 

J'ai longtemps cru, mordicus, que j'étais le seul garçon de mon âge à ne pas aimer les mercredis après-midi. Parce que pour moi le mercredi, dès que la porte d'entrée claquait sur les talons de ma mère, j'étais parti pour l'enfer. Son nom ? Madame Gullicke et son insupportable N°5 de Chanel. Odeur pour moi de calvaire. Madame Gullicke était mon professeur de piano. Et moi j'aurais aimé courir sur un terrain de foot avec le n°5 sur le dos. Là, je l'avais dans le pif avec, en plus, l'obligation de jouer des sonates écrites il y a des siècles par un surdoué du clavier alors que je sentais en moi le talent gâché à jamais d'un attaquant du 21e siècle.

Ce jour-là, pour la deux cent treizième fois depuis mes premières leçons chez madame Gullicke, la porte d'entrée claqua. Je savais donc, pour la deux cent treizième fois, ce qui m'attendait. Je tremblais, une fois de plus, d'effroi. Et de rage. Car je savais qu'une fois encore, une fois de trop, madame Gullicke me regarderait à travers ses effluves de N°5 sans rien dire, attendant l'improbable. Croyait-elle vraiment que le génie s'abattrait sur moi comme par magie ? Ferait-elle un jour autre chose que me juger et attendre, bras croisés, que mes doigts grandissent ? J'avais des doigts-saucissons, moi. Ils étaient incapables d'acrobaties mélodiques !

Après les vingt-cinq minutes réglementaires d'affrontement silencieux entre madame Gullicke et moi, je me suis levé et j'ai claqué la porte avant de prendre la route de la maison, noyé dans mes larmes de colère. J'ai sonné et claqué la porte sur mes talons à moi. Maman a sursauté. J'ai monté les escaliers, fermé la porte de ma chambre avec fracas et j'ai attendu la douceur de la nuit. Cette douceur, c'était celle de mon père, qui rentrait tard. Parfois, par distraction, il laissait claquer la porte de l'entrée. Pourtant ce n'est pas elle qui m'a réveillé cette nuit-là, mais des pensées rageuses. Et les rêves de crampons aux pieds.

Papa s'est faufilé dans ma chambre, m'a caressé les cheveux. Comme toujours. Je me suis tourné vers lui, je lui ai sauté au cou et l'ai supplié : "papa, je veux être joueur de foot, pas de piano, papa, papa, sauve-moi des gammes, des accords parfaits, des sonates n°4 et de Chanel N°5 !"

Il m'a alors soufflé à l'oreille ce qui n'est resté un secret qu'une seule nuit. Car le lendemain, tout le monde, famille et voisinage, l'a découvert.

Chaussés de bottes, mon père et moi sommes sortis dans le jardin gelé de décembre. Papa poussait devant lui le vieux piano de la tante Marie-Hélène. Avec ses sangles et ses roulettes, l'instrument a atterri au milieu du jardin. Là, sous les regards effarés des voisins, nos haches se sont abattues sur lui. Dans ce vacarme de bois fendu et de cordes sectionnées, mon père et moi hurlions :

- Adieu, madame Gullicke! Adieu Mozart! Adieu Haendel. Adieu l'académie ! Adieu l'enfer ! Adieu les mercredis-calvaires ! Et tiens madame Gullicke! Et tiens Mozart ! Et tiens petit crapaud de piano !

Et tiens ! Et tiens !

C'est à ce moment-là que la porte du jardin s'est fait entendre. Ma mère, en peignoir molletonné rose et bleu. En la voyant apparaître là, dans l'embrasure de la porte, je me suis demandé d'ailleurs : "tiens, ils font les mêmes pour les hommes ?" Car j'aurais aimé que mon père et ma mère s'assortissent davantage. Quelqu'un lut-il dans mes pensées ? Un des voisins voyeurs avait-il jeté un sort? Ma mère en effet s'est élancée vers nous en disant avec une douceur qui n'était jusque là que paternelle à mes yeux : "Ah, on vire le piano ?"

- Oui, a dit mon père, il était vieux, terriblement laid, sonnait faux et n'était pas adapté à ses doigts.

- Et moi, je vire quoi, répondit-elle ?

- Oh, ben, un truc qui t'encombre, qui t'ennuie, qui t'exaspère. Allons, allons, va, n'hésite pas, il y a bien quelque chose dont tu aimerais te débarrasser.

Elle a fait demi-tour, aussi sec, faisant au passage claquer la porte derrière elle. On a entendu ses pas rapides dans l'escalier. Un aller. Un retour.

Mon père et moi attendions, entre curiosité et inquiétude, qu'elle réapparaisse autour du feu qu'alimentaient maintenant les morceaux du piano crapaud. D'un seul coup, la porte a claqué. Le peignoir rose et bleu a réapparu, brandissant une tirelire, un sèche-cheveux et une horloge. Lançant la première au feu elle a dit d'une voix joyeuse :

- elle est vide, rassurez-vous ! Au diable les privations, les comptes et les économies. Amusons-nous ! Tout de suite! Toi, le sèche-cheveux et ta dictature de la perfection, adieu ! Quant à toi, l'horloge, va rejoindre madame Gullicke et son métronome sans fantaisie ni imprévu. Vous êtes faits pour vous entendre. Allez !

Puis, se retournant vers moi, elle a déclaré dans un regard éclairé par une nouvelle vision de la réalité :

- Moi qui croyais que tu t'obstinais à vouloir te mesurer à Mozart ! Ouf !

Le bois a crépité dans le feu. Dans un bel ensemble nous nous en sommes approchés, soulagés d'avoir réhabilité le mercredi. Et d'en avoir fait ainsi un jour heureux !